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turned_inReportage

A l'occasion des Journées Européennes des Métiers d'Art 2017, Sandrine Roudeix, photographe et romancière, a sillonné les routes de France pour partir à la rencontre de professionnels d'exception. Transmission, coopération, transdisciplinarité, préservation environnementale... Tous se font les ambassadeurs des liens à l'honneur pour cette 11ème édition. #SavoirFaireDuLien

Il s’est bricolé un radeau à sept ans. A construit sa première barque à dix ans. Et a fait ses premières virées en voilier de l’Ile d’Oléron jusqu’à la Bretagne à quatorze ans. Aujourd’hui, c’est au pied d’une goélette majorquine de trente mètres, le long du canal de la Robine, sur l’ancienne route qui relie Narbonne à Gruissan, que Yann Pajot officie.

Il me tend sa main solide puis me présente ses six compagnons. Agés de 20 à 60 ans, Guillaume, Vincent, David, Roberto, Franck et Sébastien ont tous des parcours cabossés et quelques boulets derrière eux. « Ce chantier de réinsertion leur permet d’apprendre trois jours par semaine la charpenterie de marine pour gagner de l’autonomie et de la reconnaissance », me précise Yann. Ce dernier mot revient plusieurs fois dans la conversation. C’est qu’il a placé l’intégration socioprofessionnelle au cœur de son métier.

Tandis qu’il me fait faire le tour de l’ancien transporteur de marchandises à la voile construit en Espagne en 1916 par l’armateur Michel Caldentey et échoué en 2005 à Canet Roussillon après avoir été classé au titre des Monuments Historiques, il me parle du Parc Naturel Régional du Narbonnais en Méditerranée où nous nous trouvons. « C’est le seul parc en France à avoir cette activité de sauvegarde et de mise en valeur du patrimoine culturel ! ».

Près de nous, Guillaume est en train de poser des joints coupe d’eau. Franck, arrivé ce matin, s’occupe des « œuvres mortes », c’est-à-dire des parties émergées. Sébastien fixe des porques métalliques pour assurer la rigidité entre le pont et la coque.

Alors que je scrute le chantier pour trouver mon cadre, Yann m’emmène derrière la goélette jeter un œil à un bateau-bœuf en cours de rénovation, modèle emblématique de la Méditerranée et dernier spécimen encore existant. Deux de ses gars en exhument le fond en retirant les couches de ciment pour voir le mode de construction comme des archéologues. Yann renchérit. Justement, lui se voit parfois comme un passeur de mémoire. « Ca fait trente ans cette année que je suis charpentier de marine et je découvre encore de nouvelles pièces, des moteurs jamais vus, des systèmes constructifs qui n’ont plus cours... ». S’il s’éloigne un peu de son métier d’origine en organisant le travail plutôt qu’en l’exerçant, il adore transmettre son savoir-faire. Et il se rattrape en rénovant des petites coques au Conservatoire Maritime et Fluvial qu’il a créé en 1988.

Son regard s’illumine et il me propose soudain de grimper à la longue échelle pour entrer dans « le ventre de la bête » comme il l’appelle. « Vous allez voir, ça ressemble à un corps humain : il y a les côtes, la peau, et tout l’équilibre s’articule autour de la colonne vertébrale !».

Pour ne pas laisser filer le soleil qui cligne de l’œil entre les nuages, je décide rapidement d’organiser ma photo sur le pont puis sur l’échafaudage accroché à la coque. Aussitôt, Yann demande leur accord à ses collègues, avec la voix calme qui ne le quitte pas malgré ses fins de phrases chantantes. L’œil au départ méfiant, presque tous se prêtent au jeu. Avant de me sourire fièrement. Une histoire de reconnaissance, encore.

Texte et photographies signés Sandrine Roudeix.

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